Premières Lignes #3

Troisième édition de ce rendez-vous, trouvé chez Ma Lecturothèque et dont le principe est de présenter les premières lignes d’un livre pour éventuellement vous le faire connaitre et vous donner envie de le lire ! J’ai donc choisi celles de ma lecture en cours, Sauver sa Peau de Lisa Gardner que Nina avait également chroniqué ici, si vous êtes curieux et que vous voulez aller plus loin ! :p

***

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Mon père m’a expliqué ça pour la première fois quand j’avais sept ans : le monde est un système. L’école est un système. Les quartiers sont des systèmes. Les villes, les gouvernements, n’importe quel grand groupe de gens. Le corps humain aussi d’ailleurs, un système qui fonctionne grâce à de petits sous-systèmes biologiques.
La justice pénale, évidemment un système. L’Église catholique – ne le lancez pas là-dessus. Et puis il y a les fédérations sportives, les Nations unies et, bien. sûr, le concours de Miss Amérique.
« Tu n’es pas obligée d’aimer le système, me sermonnait-il. Tu n’es pas obligée d’y croire ou d’y adhérer. mais il faut que tu le comprennes. Si tu comprends le système, tu survivras. »
Une famille est un système.

En revenant de l’école cet après-midi-là, j’avais trouvé mes deux parents dans le salon. Mon père, professeur de mathématiques au MIT, était rarement rentré avant dix-neuf heures. Mais là, il se tenait près du canapé à fleurs que ma mère aimait tant, cinq valises soigneusement rassemblées à ses pieds. Ma mère pleurait. Quand j’ai ouvert la porte d’entrée, elle s’est détournée comme pour se cacher le visage, mais je voyais encore trembler ses épaules.
Mes deux parents portaient de gros manteaux en laine, ce qui était étrange vu la relative douceur de cet après-midi d’octobre.
Mon père fut le premier à parler : « Il faut que tu ailles dans ta chambre. Prends deux choses. Celles que tu voudras. Mais dépêche-toi, Annabelle ; nous n’avons pas beaucoup de temps. »
Les épaules de ma mère tremblèrent de plus belle. Je posai mon sac à dos et battis en retraite dans ma chambre, où je contemplai mon petit univers rose et vert.
De tous les instants de mon passé, c’est celui que j’aimerais le plus revivre. Trois minutes dans la chambre de mon enfance. Mes doigts qui effleuraient le bureau couvert d’autocollants, rebondissaient sur les photos encadrées de mes grands-parents, survolaient ma brosse argentée ciselée et mon immense miroir à main. Je fis l’impasse sur mes livres. Ne songeai pas un instant à ma collection de billes ou à ma pile de dessins du jardin d’enfants. Je me rappelle avoir fait un choix littéralement déchirant entre mon chien en peluche préféré et mon tout nouveau trésor, une Barbie en robe de mariée. Je pris mon chien, Boomer, puis attrapai mon doudou adoré, un bout de tissu à carreaux rose foncé avec une bordure en satin rose pâle.
Pas mon journal intime. Pas le tas de messages pleins de bêtises et de gribouillis de ma meilleure amie, Dori Petracelli. Pas même mon album de naissance, grâce auquel j’aurais au moins eu des photos de ma mère pour toutes ces années à venir. J’étais une jeune enfant apeurée et j’ai agi comme une enfant.
Je crois que mon père savait ce que j’allais choisir. Je crois qu’il a tout vu venir, dès cette époque.
Je retournai dans notre séjour. Mon père était dehors, à charger la voiture. Ma mère tenait à deux mains le pilier qui séparait le séjour de la cuisine et du coin-repas. Un instant, je crus qu’elle n’allait pas lâcher. Elle allait résister, exiger que mon père arrête ces bêtises.
Au lieu de cela, elle caressa mes longs cheveux bruns. « Je t’aime tellement. » Elle m’attrapa, me serra farouchement dans ses bras, ses joues mouillées sur le sommet de ma tête. Un instant après, elle me repoussa, s’essuya vivement le visage.
« Sors, chérie. Ton père a raison : il ne faut pas traîner. »
Je suivis ma mère jusqu’à la voiture, Boomer sous le bras, les deux mains cramponnées à mon doudou. Nous prîmes nos places habituelles : mon père au volant, ma mère sur le siège passager, moi à l’arrière.
Mon père fit reculer notre petite Honda dans l’allée. Des feuilles jaunes et orange tombèrent du hêtre en tourbillonnant, dansèrent devant la fenêtre de la voiture. Je posai mes doigts écartés sur la vitre comme si je pouvais les toucher.
« Fais coucou aux voisins, ordonna mon père. Comme si tout était normal. »
Ce fut la dernière fois que nous vîmes notre petite impasse parsemée de chênes.
Une famille est un système.

***

Par Sophie.


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