Beauté Fatale de Mona Chollet

Gloria Graynor – I Will Survive

Soutiens-gorge rembourrés pour fillettes, obsession de la minceur, banalisation de la chirurgie esthétique, prescription insistante du port de la jupe comme symbole de libération : la « tyrannie du look » affirme aujourd’hui son emprise pour imposer la féminité la plus stéréotypée. Décortiquant presse féminine, discours publicitaires, blogs, séries télévisées, témoignages de mannequins et enquêtes sociologiques, Mona Chollet montre dans ce livre comment les industries du « complexe mode-beauté» travaillent à maintenir, sur un mode insidieux et séduisant, la logique sexiste au cœur de la sphère culturelle.
Sous le prétendu culte de la beauté prospère une haine de soi et de son corps, entretenue par le matraquage de normes inatteignables. Un processus d’autodévalorisation qui alimente une anxiété constante au sujet du physique en même temps qu’il condamne les femmes à ne pas savoir exister autrement que par la séduction, les enfermant dans un état de subordination permanente. En ce sens, la question du corps pourrait bien constituer la clé d’une avancée des droits des femmes sur tous les autres plans, de la lutte contre les violences à celle contre les inégalités au travail.

***

Je serai assez brève dans cette chronique car je ne vais pas vous raconter tout cet essai dans le détail si ce n’est pour vous dire à quel point je l’ai aimé. Mona Chollet ne nous parle pas seulement des femmes et du carcan de beauté dans lequel on les emprisonne et on les réduit. Elle nous parle aussi avec beaucoup de justesse de notre société, de ses travers et de l’impact sur nos vies.

Outre les craintes que fait naître la vision apocalyptique d’un monde où les femmes réussiraient à exister sans minauderies ni talons hauts, la principale raison de s’accrocher à la féminité conventionnelle semble tenir aux rigueurs actuelles de l’ordre social. Ce dernier apparaît comme une divinité qu’il s’agirait d’apaiser par diverses offrandes et manifestations d’allégeance, sous peine d’attirer sur soi tous les fléaux de l’époque : chômage, solitude, exclusion. Les concours de mini-miss permettent de préparer les candidates aux entretiens d’embauche, répètent leurs parents. Le monde qui attend ces fillettes a effectivement de quoi effrayer ; mais les y préparer en leur apprenant à évider leur personnalité, plutôt qu’à la renforcer, revient à devancer les maux qu’on prétend leur épargner. C’est aussi, comme on va le voir, sous-estimer dramatiquement les effets destructeurs des codes de la féminité contemporaine.

L’essai se divise en sept parties, elles-mêmes composées de cinq à sept chapitres. Les pages défilent car les chapitres sont très courts et regroupés par « thème » (le titre des parties et des chapitres résume souvent tout et l’autrice fait preuve d’humour mordant à cet égard). La lecture qui en résulte est très fluide et c’est une qualité que j’ai beaucoup appréciée. Les essais sont souvent très intéressants mais le style est parfois pompeux ou peu accessible. C’est loin d’être le cas ici. La plume de Mona Chollet est acérée mais elle fait preuve d’ironie et de légèreté qui sont mieux à même de transmettre la gravité de certaines situations. Elle nous transmet également la pensée d’autres autrices ou femmes – la PAL s’est allongée. Les exemples qu’elle prend – notamment en terme de séries, de livres … – sont des exemples de la culture populaire et j’ai adoré son analyse de certaines œuvres. Vous redécouvrez – sous un aspect peu positif parfois – des séries qui vous ont marquées et je pense que c’est un travail nécessaire pour vous rendre compte des images et des modèles diffusés à tous les niveaux de la société.

Catherine Monnot signale également la primauté, dans les magazines ou les feuilletons destinés aux préadolescentes, de la maternité et de la vie de famille, présentées comme incontournables dans l’épanouissement d’une femme. Mille phrases d’interview mises en exergue (« Je suis faite pour avoir des bébés. J’ai l’instinct maternel, je le sens »), mille scénarios convenus en témoignent. La seule évolution perceptible consiste en ce qu’il ne s’agit plus d’accepter de bonne grâce un destin, mais, en vraie femme moderne, d’avoir une vocation, les moyens de son indépendance, et d’y renoncer au profit de sa vie familiale. Celles qui prétendent investir les mêmes terrains que les hommes sont jugées dures, froides, « carriéristes », alors que celles qui sont dénuées de toute ambition personnelle sont perçues comme simples, joyeuses, généreuses.

Que dire d’un peu plus détaillé sur le contenu ? Je pense que ce livre peut être profitable à n’importe quelle femme. Il vous permet de questionner des réflexes, des manies, des pensées aussi que vous avez eues plus jeune ou que vous avez encore. Il vous apprend à faire un pas en avant pour vous accepter et déconstruire un peu votre imaginaire sur la « beauté », la « féminité » et tous ces concepts qui finalement ne devraient pas être cloisonnés. C’est un livre (attention gros mot) féministe aussi et qui questionne les tendances et les rapports de celui-ci au carcan des femmes de toujours être parfaite, belle et désirable. Mona Chollet propose une analyse sans concession sur aucun plan – après cette lecture, je sais que je ne lirai jamais les magazines Elle et Marie-Claire. Je recommande tout de même ce livre car plutôt qu’une dénonciation, il s’agit véritablement d’une analyse que nous propose l’autrice. Elle nous livre avec ironie son opinion mais ne juge pas les femmes qui se comportent selon les normes sociétales. Si ce livre doit juger quelqu’un, c’est ceux qui mettent en place un système destructeur en connaissance de cause. J’ai beaucoup apprécié cette lucidité de l’autrice et c’est une des plus grandes forces du livre à mon sens.

***

En conclusion : ♥♥♥♥ Il faut lire ce livre. Il vous apprend beaucoup de choses sur vous, sur notre société et sur votre estime de vous-mêmes. En plus de brosser un tableau complet d’une industrie et d’un système aux effets délétères pour les femmes, Mona Chollet vous pousse aussi à vous questionner sur vous et j’ai trouvé cela formidable. Je le recommande de tout cœur !

Par Sophie.


7 réflexions sur “Beauté Fatale de Mona Chollet

  1. Bon bah ça fait un livre de plus dans ma PAL XD
    En tout cas merci, j’avais vraiment envie de le lire mais j’avais peur d’un style un peu réquisitoire, là tu rends sa lecture indispensable!

    Aimé par 1 personne

    1. Sorcières m’intéresse aussi beaucoup ! Je ne pense pas trop tarder à le lire non plus 😊
      Avec un sujet assez différent, j’ai lu aussi son essai sur l’imaginaire Sarkozyste et c’était aussi précis et bien expliqué. J’admire son travail !

      Aimé par 1 personne

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