Premières Lignes #30

Coucou à tous en ce chaud mois de juin ! Aujourd’hui, je vous parle de ma dernière lecture (qui date tout juste de dimanche), le premier tome des Voleurs de Fumée de Sally Green ! Nina a déjà chroniqué ce livre – et elle l’a tellement aimé et en parle si bien que je ne peux que vous dire d’aller lire sa chronique juste ici.
Je souhaitais tout de même laisser un petit avis puisque j’ai moi-même beaucoup aimé ce livre – malgré quelques scènes difficiles au début et à la fin. Je me suis attachée aux personnages qui évoluent tous au fil de la lecture bien qu’à un rythme différent. L’univers et l’intrigue contiennent également de belles promesses pour la suite et j’ai vraiment hâte de lire le deuxième tome qui sort en aout. Bref, que de bonnes raisons pour vous de faire les curieux, de lire ces premières lignes et qui sait, peut-être de craquer ensuite ? 🙂

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.
Sur ce, bonne lecture 🙂

***

Il est proscrit d’acheter, d’échanger,de se procurer par quelque moyen que ce soit,d’inhaler, d’avaler ou de fairele moindre usage de la fumée de démon.
Lois de la Pitorie, Vol. I, C. 43.1

TASH
Plateau Septentrional, Pitorie

— Tout est prêt ?
— Non. Figure-toi que tout cela est le fruit de ton imagination et que j’ai passé la journée à me tourner les pouces en me gavant de miel.
Tash était en train d’ajuster la corde pour que son extrémité nouée affleure pratiquement le fond de la fosse.
— Un peu plus bas, indiqua Gravell.
— Je ne suis pas aveugle !
— Il faut que tu vérifies.
Tash se tourna vers Gravell.
— Je sais très bien ce que j’ai à faire.
Gravell devenait toujours pénible et pointilleux à ce stade et Tash se rendait compte seulement maintenant que c’était probablement dû à la peur. Tash n’en menait pas large non plus, mais savoir que Gravell était sur le point de se pisser dessus n’arrangeait pas les choses.
— T’es pas nerveux, quand même ? demanda-t-elle.
Gravell marmonna :
— Pourquoi je serais nerveux ? C’est toi qu’il chopera en premier. Lorsqu’il aura fini de te boulotter, je serai déjà loin.

C’était juste, bien sûr. Tash servait d’appât. Elle attirait le démon dans le piège et Gravell se chargeait de l’achever.
Tash avait treize ans et jouait le rôle d’appât depuis que Gravell l’avait achetée à sa famille, quatre ans plus tôt. Il s’était pointé un beau matin, en disant qu’il avait entendu parler d’une fille qui courait vite. Il lui avait promis cinq kopeks si elle parvenait à atteindre les arbres avant que son harpon ne se plante dans le sol. Tash n’avait jamais vu d’homme aussi poilu et imposant que lui. Elle avait d’abord cru à une arnaque – personne n’aurait payé pour simplement la voir courir et certainement pas une somme aussi conséquente –, mais s’était tout de même exécutée. En grande partie pour frimer. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle aurait pu faire avec tout cet argent. Elle n’avait jamais eu ne serait-ce qu’un seul kopek pour elle toute seule et elle aurait dû se débrouiller pour cacher ce pactole à ses frères. Mais il était inutile de s’en faire : l’après-midi même, Gravell était reparti avec elle. Il lui avait appris par la suite que son père l’avait vendue pour dix kroners. « Un poil cher », avait-il plaisanté. Pas étonnant que son père lui ait dit au revoir avec un grand sourire.
Gravell était sa famille désormais, ce qui constituait un progrès comparé à la précédente. Il ne la battait pas, elle avait rarement faim, et s’il lui arrivait d’avoir froid, c’étaient les aléas de la profession. Et dès le premier jour, Gravell lui avait donné une paire de bottes. Oui, comparée à sa vie d’avant, celle qu’elle menait avec Gravell n’était que luxe et abondance. On gagnait bien sa croûte en vendant de la fumée de démon, même si les démons étaient aussi rares que dangereux. Les tuer et vendre leur fumée était illégal, mais les hommes du prévôt ne venaient pas les embêter du moment qu’ils restaient discrets. Gravell et Tash parvenaient généralement à capturer quatre ou cinq démons par saison et l’argent gagné leur permettait de vivre toute l’année. Lorsqu’ils étaient de passage en ville, ils dormaient à l’hôtel, dans de vrais lits, et prenaient des bains chauds. Et par-dessus tout, Tash avait des bottes. Deux paires désormais !
Tash adorait ses bottes. Celles de tous les jours étaient en cuir épais, avec des semelles robustes. Elles étaient idéales pour les longues marches, ne pinçaient pas et n’irritaient pas. Elles ne lui faisaient pas d’ampoules et elle considérait même que l’odeur qui s’en dégageait était tout à fait convenable. Bien plus que la puanteur de sueur froide qui se dégageait de celles de Gravell. Quant à la seconde paire, celle qu’elle avait actuellement aux pieds, elle l’avait dégotée lors de leur passage à Dornan quelques mois plus tôt. C’étaient ses bottes de course et elles lui allaient à la perfection. Les semelles étaient cloutées de petits crampons acérés, afin de lui offrir une adhérence parfaite et un départ explosif. C’était Gravell qui les avait imaginées et il les lui avait même offertes : deux kroners, ce qui était beaucoup pour des chaussures. Lorsqu’elle les avait enfilées pour la première fois, il lui avait dit : « Prends-en soin et elles te le rendront bien. »
Tash avait suivi son conseil et s’était bien gardée de faire preuve de la moindre ingratitude, toutefois, ce qu’elle désirait plus que tout au monde, c’étaient les bottines exposées dans la vitrine du cordonnier de Dornan, comme elle l’avait mentionné à plusieurs reprises à Gravell. Elles étaient en daim d’un gris pâle des plus exquis, si fines, si douces qu’on les aurait crues faites en oreilles de lapin.
Lorsque Gravell lui avait montré les bottes à crampons en lui expliquant comment l’idée lui était venue, elle avait fait de son mieux pour paraître réellement ravie. Elle s’était interdit d’être déçue. Cela finirait par se goupiller correctement : les bottes cloutées l’aideraient dans cette chasse et, avec l’argent gagné, elle pourrait s’offrir elle-même les bottines grises.
Et leur premier démon ne tarderait pas à se montrer.

Gravell avait déniché cet antre de démon une semaine plus tard. Il avait creusé la fosse, même si ces derniers temps, Tash se chargeait de l’installation et du mécanisme d’évasion. En fait, elle ne laissait même plus Gravell y toucher.
Ce dernier lui avait appris à être prudente et à toujours tout vérifier. Elle se livrait actuellement à un test, en s’éloignant de la fosse d’une centaine de pas, avant de trotter entre les arbres puis de gagner en vitesse sur le fin tapis de neige. Arrivée dans la petite clairière où la couche neigeuse était plus épaisse, elle la piétinait pour la compacter. Lancée à présent à toute allure, les cuisses bandées comme des arcs, le corps plongé en avant, ses crampons lui donnaient de l’adhérence sans l’ancrer au sol pour autant. Elle s’élança par-dessus le rebord, atterrit au fond du trou gelé dans un craquement en amortissant l’impact les genoux ployés, et se releva immédiatement pour courir jusqu’au bout et… attendre.
Attendre. C’était la partie la plus difficile. Le moment où on se faisait vraiment dessus, où le cerveau hurlait pour que l’on se saisisse de la corde. Mais il fallait attendre que le démon se pointe et ce n’était qu’une fois celui-ci en l’air, lorsqu’il était sur le point de toucher le fond de la fosse et de se précipiter vers vous en criant et en sifflant, que l’on pouvait tirer sur la corde pour actionner le mécanisme.
Tash tira dessus de tout son poids, son pied droit appuyant sur le dernier nœud, le plus épais. Le levier en bois céda et Tash fut propulsée vers le haut, avec sa nonchalance habituelle. Son sens de l’équilibre était si affûté qu’elle avait à peine besoin de se tenir à la corde. Arrivée à son apogée, elle flotta un bref instant avant de se pencher en avant et de plonger vers le sapin, les bras écartés pour attraper les branches. Elle se laissa ensuite tranquillement glisser jusqu’en bas. Une pomme de pin lui érafla le visage et elle s’enfonça jusqu’aux genoux dans le tas de neige qu’elle avait amoncelé exprès au pied de l’arbre.

Tash retourna réamorcer le piège. Le sol autour de la fosse était maculé d’empreintes de pas ; il lui faudrait nettoyer soigneusement ses semelles pour que la boue n’encroûte pas les crampons.
— Tu saignes.
Tash porta la main à sa joue et sentit la chaleur liquide du sang. Voilà une odeur qui exciterait encore davantage les démons. Elle se lécha les doigts.
— Allez, finissons-en.
Elle saisit les cordes et replaça la poulie, satisfaite de son travail. La poulie roulait sans accroc. La fosse était parfaite. Gravell avait mis trois jours à la creuser : longue, étroite et profonde. La veille, lui et Tash avaient versé deux pieds d’eau au fond, qui avaient gelé durant la nuit pour offrir une surface aussi lisse que dure. Il était toujours possible de s’extraire de la fosse – et les démons étaient doués en escalade –, mais Gravell avait essayé durant plusieurs années de recouvrir également les parois de glace, en vain. Ils opteraient donc pour la méthode habituelle : enduire les parois d’un mélange de sang et de tripes d’animaux. L’odeur forte et dégoûtante suffisait à distraire et à désorienter le démon, ce qui laissait tout le temps à Gravell de jeter ses harpons. Il en avait cinq, même s’il ne lui en fallait généralement que trois pour venir à bout d’une bête. Chacun se terminait par une pointe métallique dentelée qui ne pouvait être retirée une fois plantée. Le démon hurlerait et piafferait, mais Tash ne perdait pas de vue que le monstre se ferait un plaisir de lui faire subir bien pire s’il parvenait à mettre ses pattes sur elle.
Elle releva la tête ; le soleil était toujours haut dans le ciel. La chasse au démon avait lieu en fin de journée. Elle sentait son estomac commencer à se nouer. Elle voulait en finir au plus vite. Gravell devait encore couvrir les parois de sa mixture répugnante, puis se tapir dans les buissons non loin et attendre. Ce n’est que lorsqu’il verrait le démon plonger dans la fosse qu’il sortirait de sa cachette, harpons à la main. Il ne fallait pas se précipiter, et ils connaissaient leur partition sur le bout des doigts. Mais c’était toujours Tash qui risquait sa vie, qui devait attirer le démon, qui devait savoir à quel moment se mettre à courir pour se faire poursuivre, qui devait lui échapper, sauter dans la fosse et – au tout dernier moment – saisir la corde pour être hissée hors de danger.
Certes, le démon pouvait esquiver le trou et s’en prendre à Gravell. Cela ne s’était produit qu’une fois en quatre ans de chasse commune. Tash ne savait pas trop ce qui s’était passé ce jour-là et Gravell n’en avait jamais parlé. Elle avait bondi dans la fosse et attendu, mais le démon ne l’avait pas suivie. Elle avait entendu le hurlement de Gravell, le cri perçant du démon et puis plus rien. Elle n’avait pas su quoi faire. Si le démon était mort, pourquoi Gravell ne lui disait-il pas de remonter ? Est-ce que la plainte stridente signifiait que la bête était blessée ? Ou bien était-ce au contraire un cri de triomphe après avoir tué Gravell ? Tash devait-elle s’enfuir pendant que le démon buvait le sang de son partenaire ? Alors elle avait attendu et fixé le ciel au-dessus de la fosse. Elle avait besoin de pisser. Et de pleurer aussi.
Elle avait attendu et attendu, accrochée à la corde, trop terrifiée pour bouger. Elle avait fini par entendre quelque chose, un crissement dans la neige, et la voix de Gravell : « Tu vas sortir un jour ou tu préfères passer l’hiver ici ? » Lorsque Tash avait voulu actionner la poulie, sa main engourdie par le froid ne lui avait pas obéi immédiatement. Il lui avait fallu un moment, ce qui lui avait valu une bordée de jurons de la part de Gravell. Une fois sortie, elle avait été surprise de le trouver indemne. Il avait éclaté de rire à son : « Tu n’es pas mort. » Et après un silence, il avait répondu :
— Foutus démons.
— Pourquoi n’a-t-il pas plongé dans la fosse ?
— Je ne sais pas. Peut-être qu’il m’a vu. Ou qu’il m’a senti. Ou senti quelque chose d’autre… Va savoir avec eux.
Le démon gisait à cinquante pas de la fosse avec un seul harpon fiché dans le corps. S’était-il enfui ou bien était-ce Gravell qui avait pris la fuite ? Lorsqu’elle avait posé la question, le chasseur avait répondu d’un laconique : « On courait tous les deux. » Les autres harpons étaient plantés dans le sol tout autour, comme autant de tentatives ratées. Gravell avait secoué la tête et ajouté : « C’était comme harponner une foutue guêpe en furie. »
Le démon était à peine plus grand que Tash. Fin, sinueux, la peau tendue sur les muscles : il ressemblait au grand frère de Tash. Sa peau était plus violacée que les rouges et oranges habituels des plus gros démons. En moins d’une journée, sa carcasse pourrirait et fondrait dans une forte odeur terreuse et puis il ne subsisterait plus rien, pas même une tache sur le sol. Pas de sang, les démons n’en avaient pas.
— Tu as récupéré la fumée ? avait demandé Tash.
— Non. J’étais un brin occupé.
La fumée quittait le corps du démon après sa mort. Tash s’était demandé ce que pouvait bien fabriquer Gravell, mais elle savait qu’il avait frôlé la mort et elle avait vu ses mains encore tremblantes. Il avait dû tenter de prendre la bouteille pour saisir la fumée, mais ses tremblements l’en avaient probablement empêché.
— Elle était jolie ?
— Oui, très. Violette. Un peu de rouge et d’orange au début, mais ensuite, que du violet.
— Violette !
Tash aurait aimé voir cela. Ils n’avaient jamais rien à montrer de leur travail, de ces semaines de traque, des jours de préparation à creuser et à monter les pièges. Rien, si ce n’est qu’ils étaient encore en vie et pleins d’histoires sur la beauté de la fumée de démon.
— Dis-m’en plus, Gravell, avait demandé Tash.
Il s’était exécuté en lui racontant la volute qui s’était échappée de la gueule du démon après son dernier cri.
— Pas beaucoup de fumée ce coup-ci, avait-il ajouté. C’était un petit démon. Peut-être un jeune.
Tash avait acquiescé. Ils avaient allumé un feu pour leur tenir chaud et au petit matin, ils avaient observé la carcasse se ratatiner et disparaître, avant de se remettre en route à la recherche d’une nouvelle proie.

Le démon d’aujourd’hui était le premier de la saison. Ils ne chassaient pas en hiver, car le climat était trop rude, la neige trop épaisse et le froid trop mordant. Ils s’étaient rendus sur le Plateau septentrional sitôt les premières neiges fondues, même si, cette année, le printemps avait connu un épisode hivernal. Çà et là, à l’ombre et dans les fossés, de larges congères subsistaient. Gravell avait repéré la tanière du démon et choisi l’endroit idéal pour une fosse. À présent, il descendait la marmite de sang et de tripaille dans le trou et se servait de l’échelle pour en recouvrir les parois. Tash n’avait pas à le faire, Gravell ne le lui avait jamais demandé. C’était son boulot et il en tirait une certaine fierté. Il n’allait pas ficher en l’air des semaines de travail en bâclant cette dernière tâche.
Tash s’assit sur son sac pour patienter. Elle s’enveloppa dans une fourrure et contempla les arbres au loin, en essayant d’oublier les démons et les fosses. Elle songeait à l’après. Ils se rendraient à Dornan pour y refourguer la fumée de démon. Le recel de fumée était illégal – comme tout ce qui touchait de près ou de loin aux démons ; ne serait-ce que fouler leur territoire –, mais cela n’empêchait pas des gens comme elle et Gravell de les chasser ni à d’autres de vouloir se procurer de la fumée.
Et une fois sa part empochée, elle aurait de quoi s’acheter ses bottines. Dornan se situait à une semaine de marche, mais la route était facile et ils pourraient savourer quelques repas chauds et un repos bien mérité avant de retourner sur le Plateau. Tash avait un jour demandé à Gravell pourquoi il ne récupérait pas davantage de fumée en tuant plus de démons, en ajoutant : « Southgate dit que Banyon et Yoden récoltent le double de ce qu’on fait chaque année. » Ce à quoi Gravell avait rétorqué : « Les démons sont maléfiques, mais être cupide ne vaut guère mieux. Nous en avons assez comme ça. » Et la vie était plutôt agréable, tant que Tash ne ralentissait pas l’allure.
Gravell finit par se hisser hors de la fosse, remonta l’échelle et dissimula soigneusement tout ce qui traînait. Tash cacha son sac derrière les arbres. Les préparatifs étaient terminés. Gravell fit une dernière fois le tour du trou en marmonnant dans sa barbe.
— Ouais. Ouais. Ouais.
Il rejoignit Tash et dit :
— Bon, nous y voilà.
— Nous y voilà.
— Ne merde pas, gamine.
— Toi non plus.
Ils se saluèrent, poing contre poing. Ce petit rituel était censé leur porter bonheur, mais Tash n’était guère superstitieuse, pas plus que Gravell à son avis. Enfin, cela ne faisait pas de mal de mettre toutes les chances de son côté lorsque l’on affrontait un démon.

Le soleil était à présent plus bas et passerait bientôt sous la cime des arbres, l’heure idéale pour attirer les démons hors de leur tanière. Tash partit au pas de course vers le nord, en direction de la clairière qu’elle et Gravell avaient découverte dix jours plus tôt. Enfin, c’était Gravell qui l’avait découverte. C’était son véritable talent. N’importe qui pouvait creuser des fosses et les barbouiller d’entrailles. Sa force et sa taille lui permettaient de harponner les démons, mais ses plus grandes qualités étaient sa patience et son instinct pour débusquer la cachette des démons. Ces monstres affectionnaient tout particulièrement les creux naturels pas trop près des arbres, où la brume s’accumulait. Ils aimaient le froid et la neige. Et ils fuyaient les gens.
Tash avait passé des années à interroger Gravell à propos des démons. À présent, elle en savait autant que possible à leur sujet. Et quel sujet. Ils ne sont pas de ce monde, songea-t-elle. Peut-être de celui qui se trouvait là avant. Tash l’avait vu, le pays des démons. Passage obligé. Pour attirer la bête hors de son antre, il fallait s’aventurer là où ni elle ni aucun autre humain n’avait droit de cité. Et les démons la tueraient pour avoir osé apercevoir leur monde sinistre et écorché. La lumière y était rouge et les ombres plus rouges encore. Ni arbre ni plante, seulement des roches ocre. L’air y était plus épais, plus chaud. Et puis il y avait ces bruits.
Tash attendit que le soleil soit à moitié derrière la colline, le ciel rougi et orangé entre la percée des arbres. La brume se formait dans les creux légers. Dans celui qu’habitait le démon également. Cette dépression était un peu plus prononcée que les autres, mais elle ne contenait pas de neige. Et à cette heure-ci, la brume qui s’y déposait prenait une teinte rougeâtre. On aurait pu penser au reflet du crépuscule, mais Tash n’était pas dupe.
Elle s’approcha lentement et sans un bruit avant de s’agenouiller à l’orée du creux. Elle débarrassa ses crampons de quelques mottes de terre qui s’y étaient accrochées. Les mains à plat par terre, doigts écartés, elle constata que le sol n’était ni gelé ni chaud. Elle se trouvait en bordure du territoire démon.
Elle se campa sur ses appuis et inspira une grande bouffée d’air, comme si elle était sur le point de plonger. En un sens, c’était le cas. Tash baissa la tête et l’avança, les yeux grands ouverts, la poitrine effleurant le sol, comme si elle jetait un œil sous un rideau.Il lui fallait parfois deux ou trois tentatives, mais aujourd’hui, elle y parvint du premier coup.
Le pays démon apparut sous ses yeux, la dépression dans le sol se transformant subitement en tunnel. Mais c’était loin d’être le seul changement par rapport au monde humain. Là, dans le royaume des démons, les couleurs, les sons et les températures étaient autres, comme si elle regardait l’intérieur d’un fourneau à travers une vitre teintée. Décrire les couleurs était difficile, mais les sons, eux, échappaient carrément à toute définition.
Le regard de Tash traversa la dépression rouge jusqu’à l’ouverture du tunnel. Tout au fond, on distinguait quelque chose de violet. Une jambe ? Et puis elle comprit qu’il était étendu sur le ventre, une jambe sortie. Tash devina le torse, un bras et la tête. Humain en apparence, mais en apparence seulement. Des muscles noueux tendus sous une peau lisse et striée de violet, de rouge et d’orange. Il paraissait jeune. Comme un adolescent dégingandé. Son ventre se soulevait lentement à chaque respiration. Il dormait.
Tash avait retenu son souffle tout ce temps et elle expirait enfin tout doucement. Parfois, il n’en fallait pas plus : sa respiration, son odeur suffisaient à attirer l’attention du démon.
Celui-ci ne bougea pas.Tash inspira une bouffée d’air chaud et sec. Elle poussa son cri habituel :
— Je suis là, démon ! Je te vois !
Mais sa voix ne résonnait pas de la même façon en cet endroit. Ici, les mots se muaient en une cacophonie de cymbales et de gongs.
Le démon leva et tourna lentement la tête dans sa direction. Il plia une jambe, le pied suspendu en l’air, totalement détendu malgré cette intrusion. Il dévisagea Tash de ses yeux violets et cligna les paupières. Il gardait la jambe en l’air, parfaitement immobile. Puis il jeta la tête en arrière, ramena sa jambe contre lui, ouvrit la gueule et poussa un hurlement.
Le vacarme résonna dans les tympans de Tash tandis que le démon bondissait vers elle, sa gueule violette béante. Mais Tash était déjà en mouvement, plantant ses crampons dans le sol pour s’extraire du tunnel du monstre. D’un bond, elle était revenue à l’abord du creux, dans le monde des humains.

Alors elle se mit à courir.

***

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Illie’z Corner
• Voyages de K
• Ma Lecturothèque
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures

Par Sophie.


Une réflexion sur “Premières Lignes #30

On en discute ? ;)

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s