Premières Lignes #31

Hello hello tout le monde ! We are back et avec de jolies surprises pour vous 🙂 Cet été a été riche en découvertes et on vous a préparé une rentrée sur les chapeaux de roues.
J’ai décidé de commencer en vous présentant une lecture qui me tient particulièrement à coeur malgré un sujet difficile. Pour ce Premières Lignes de rentrée, j’ai choisi de vous parler de La Boite Noire de Shiori Ito, semi-autobiographie dans laquelle elle raconte son viol et analyse les obstacles qui ont été dressés devant elle, l’empêchant d’obtenir justice. La journaliste livre ainsi une analyse très intéressante de la justice japonaise et du regard de la société en général sur les victimes de viol et d’agressions sexuelles. J’ai eu un coup de coeur pour ce livre et je salue très fort le courage de l’autrice de témoigner de la sorte. Vous parler de ce livre et présenter ses premières lignes n’est pas seulement pour moi un moyen de vous parler d’une thémathique que je trouve très importante mais aussi de lui rendre hommage à ma minuscule échelle.

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.
Sur ce, bonne lecture 🙂

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Avant-propos   

Le 29 mai 2017, je donnais une conférence de presse au Club des journalistes judiciaires. Après la décision du parquet de ne pas engager de poursuites dans l’affaire du viol dont j’avais été victime, j’allais annoncer que j’avais fait appel à la Commission des poursuites judiciaires. Plus de deux ans s’étaient écoulés depuis le viol.

Les personnes qui ont entendu parler de cette affaire pour la première fois lors de la conférence de presse étaient sans doute nombreuses. Pourtant, au cours de ces deux années, combien de fois n’avais-je pas répété la même histoire à la police, dans des cabinets d’avocats, devant les médias ?  Une proposition de modification de la législation sur le crime de viol avait été soumise au Parlement japonais. Pendant cent ans, depuis son institution à l’ère Meiji, le droit pénal concernant les agressions sexuelles n’avait fait l’objet d’aucune modification importante ! La loi était restée telle quelle et le viol, entre autres, demeurait une infraction passible de poursuites uniquement sur plainte, c’est-à-dire qu’aucune poursuite ne pouvait être engagée par le parquet si la victime elle-même ne saisissait pas la justice. Les délibérations au Parlement avaient été reportées et je pressentais que cette session risquait de se terminer sans que l’amendement soit approuvé. Et ce n’était pas seulement la loi qui devait être modifiée, il fallait aussi revoir l’attitude envers les victimes d’agressions sexuelles pendant les enquêtes, leur prise en charge par la société, et améliorer encore bien d’autres choses. Tout cela, je devais le dénoncer de vive voix. Si j’attendais que quelqu’un d’autre prenne la parole, rien ne changerait jamais, je commençais enfin à m’en rendre compte. Ce jour-là, j’allais faire entendre ce que j’avais à dire, sans cacher ni mon visage ni mon nom.

Le 22 septembre 2017, la Commission des poursuites judiciaires concluait que la décision du parquet était justifiée et rendait on verdict : classement sans suite. Quels étaient donc les faits sur lesquels se basait la commission ? Le procureur chargé de l’affaire m’a déclaré que l’événement s’était passé à l’intérieur d’une pièce fermée, une boîte noire. Jusqu’à maintenant, j’ai consacré toute mon énergie, en tant que partie prenante et en tant que journaliste, à faire la lumière sur cette boîte noire. Mais plus je tentais d’ouvrir cette boîte, plus je trouvais de nouvelles boîtes noires imbriquées dans les procédures d’enquête et dans le système judiciaire japonais. Pour comprendre ce qui s’est passé ce jour-là, ce que j’ai moi-même vécu, les déclarations de Noriyuki Yamaguchi, l’enquête, les faits découverts au cours des recherches, il vous faudra lire les chapitres qui suivent. Comment réagiront les lecteurs ? Je n’en sais rien. Mais si le système judiciaire actuel n’est pas en mesure de traiter cette affaire, alors le seul moyen de faire avancer les choses est d’en rendre publics les détails et de susciter un large débat au sein de la société. C’est la motivation principale de la publication de ce livre.  

Quand on parle de viol, on imagine souvent un inconnu se jetant sur une femme dans une rue sombre. Pourtant, si l’on se réfère aux statistiques gouvernementales pour l’année 2014, les agressions sexuelles perpétrées par une personne totalement inconnue de la victime ne représentent que 11,1 % des cas. Dans la majorité des cas, l’agression provient d’une personne de l’entourage. Seules 4,3 % des victimes demandent de l’aide à la police, et seule la moitié d’entre elles ont été agressées par des inconnus. Ces chiffres montrent à quel point s’adresser à la police est difficile lorsque l’agresseur est connu de la victime. Et si cette dernière est inconsciente lors du délit, le système juridique japonais actuel est tel qu’engager des poursuites devient extrêmement compliqué. Comme dans mon cas.  

Vous qui tenez ce livre dans vos mains, que savez-vous de moi ? Que je suis une femme qui a subi un viol ? Une femme qui a le courage de tenir une conférence de presse ? Une femme qui ose parler de viol sans fermer les boutons de son chemisier jusqu’au cou ? Après la conférence de presse, je regardais cette Shiori dont les médias parlaient comme si je découvrais une inconnue. Une Shiori qui avait mon visage, mais que je ne connaissais pas, existait sur Internet, associée à toutes sortes d’informations. Cette image de moi était accompagnée de rumeurs fantaisistes sans aucun rapport avec ma vie, selon lesquelles j’étais une espionne de Corée du Nord, diplômée de l’université d’Osaka, adepte du sadomasochisme, j’avais des visées politiques, et j’en passe. Ma famille et mes amis, que je voulais protéger de tout cela, n’étaient pas épargnés. Un mois après la conférence de presse, j’ai appris par une amie que, cette fois, on racontait autour de moi que j’avais disparu, on se demandait où j’avais bien pu passer… Rien n’avait changé dans mon existence depuis la conférence, je n’étais allée nulle part et n’avais en aucun cas disparu.  

Tout peut arriver dans la vie. Des choses qu’on n’avait jamais imaginées. Des histoires comme on en voit à la télévision, des histoires censées arriver aux autres. Je voulais devenir reporter. J’avais suivi des cours de journalisme et de photographie dans une université américaine et, de retour au Japon en 2015, j’avais débuté comme stagiaire chez Reuters. C’est à ce moment-là qu’est survenu l’événement qui allait bouleverser ma vie. J’ai voyagé dans une soixantaine de pays, et quand je parle des reportages que j’ai faits sur les guérilleros colombiens ou les narcotrafiquants des jungles péruviennes, on me demande souvent si je ne me suis pas trouvée dans des situations dangereuses. Mais je ne me suis jamais sentie en danger lors de mes séjours et reportages dans ces régions reculées. C’est ici au Japon, le pays où je suis née, ce pays réputé pour être l’un des plus sûrs d’Asie, que j’ai connu l’insécurité. Et ce qui a suivi le viol a achevé de m’anéantir. Je n’ai trouvé de secours nulle part. Ni les hôpitaux, ni les lignes d’assistance téléphonique, ni la police ne m’ont apporté leur aide. J’ai découvert avec effarement un visage inconnu de la société où j’avais vécu jusque-là.  

Les violences sexuelles provoquent une terreur et une douleur physique que je ne souhaite à personne d’endurer et qui continuent longtemps à tourmenter leurs victimes. Pourquoi ai-je été violée ? Impossible de trouver une réponse claire à cette question. Combien de fois ne me suis-je pas fait de reproches ? C’est arrivé, tout simplement. Et malheureusement, nul ne peut changer le passé.  

Mais je veux croire que cette expérience n’aura pas été vaine. Car ce que j’ai vécu m’a permis de prendre conscience des souffrances qu’un viol engendre. Que faire, comment réagir face à un événement que je n’avais jamais cru vivre ? Au début, j’étais perdue. Maintenant, je sais. Pour pouvoir mettre en place ce qui est nécessaire, il faut transformer les institutions sociales et juridiques en rapport avec les violences sexuelles. Et en premier lieu, instaurer une société où les femmes peuvent parler ouvertement du viol qu’elles ont subi. Pour moi-même, pour ma sœur et les amies qui me sont chères, pour les enfants que j’aurai et pour toutes celles et tous ceux dont je ne connais ni le visage ni le nom. Rien ne changera si je me laisse envahir par la honte ou la colère. Avec ce livre, je souhaite exposer simplement ce que je ressens et ce qu’il faut changer. Comme je l’ai dit plus haut, ce qui s’est passé n’est pas le sujet principal de ce livre. Je veux parler de l’avenir, des mesures à prendre pour qu’il n’y ait plus d’autres victimes et des moyens à mettre en place pour que les victimes d’agressions sexuelles puissent obtenir de l’aide. Si je parle du passé, c’est uniquement pour réfléchir au futur.  

Suite à la modification de la législation en 2017, les crimes de « viol » et de « quasi-viol » s’appellent désormais crimes de « relation sexuelle forcée » et « relation sexuelle quasi forcée ». L’ancienne loi se référait à des crimes commis uniquement contre des femmes. Le changement de la loi inclut désormais les actes à l’encontre des hommes et la définition de la relation sexuelle est également élargie et comprend les rapports anaux et oraux. Je reviendrai ultérieurement sur cette modification de la loi pénale, mais dans ce livre j’emploierai l’appellation, en vigueur au moment des événements et encore largement utilisée à l’heure actuelle, de « crime de viol ». Enfin, la narration de ce livre suit le fil de mon expérience personnelle. J’y aborde des actes de violence sexuelle et je souhaite donc mettre en garde les personnes susceptibles d’avoir des reviviscences ou souffrant de troubles de stress post-traumatique.

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Par Sophie.


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