Premières Lignes #32

Bonjour à toutes et tous et bienvenue pour l’octobre du blog (qu’on a tenté de vous faire aussi riche que septembre !). Aujourd’hui, j’aimerais vous inviter à poursuivre avec moi la découverte de la Cité de Laiton, le premier tome de la trilogie Daevabad de S.A. Chakraborty, parue en français aux éditions De Saxus (le tome 2 ne va pas tarder à sortir 🙂 ). Ma chronique est déjà sortie (ici) mais certain.e.s d’entre vous préfèreront peut-être lire directement un extrait ! J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre, son univers et ses personnages sans oublier les intrigues politiques qui se mettent doucement en place de tous les côtés et qui promettent une suite bien mouvementée !

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.
Sur ce, bonne lecture 🙂

***

NAHRI

C’était une cible facile.
Nahri sourit sous son voile, regardant les deux hommes se chamailler tandis qu’ils s’approchaient de son échoppe. Le plus jeune jetait des coups d’œil anxieux dans l’allée tandis que le plus âgé – son client – transpirait dans la fraîcheur de l’aube. Hormis eux, l’allée était vide. L’appel à la prière du fajr avait déjà retenti et tous ceux qui étaient assez dévots pour la prière publique – bien qu’ils ne soient pas nombreux dans son quartier – étaient allés prendre place dans la petite mosquée au bout de la rue.
Elle réprima un bâillement. Nahri n’était pas une adepte de la prière de l’aube, mais son client avait choisi une heure matinale et avait réglé une coquette somme pour sa discrétion. Elle examina les hommes du regard tandis qu’ils approchaient, remarquant leurs traits fins et la coupe de leurs onéreux manteaux. Des Turcs, soupçonna-t-elle. Le plus âgé était peut-être même un basha, l’un des rares à ne pas avoir fui Le Caire lors de l’invasion des Francs. Elle croisa les bras sur son abaya noire, de plus en plus intriguée. Elle n’avait pas beaucoup de clients turcs ; ceux-ci étaient trop vaniteux. En effet, lorsque les Francs et les Turcs n’étaient pas en train de se disputer l’Égypte, la seule chose sur laquelle ils semblaient s’entendre, c’était que les Égyptiens étaient incapables de la gouverner eux-mêmes. Dieu les en préserve. Ce n’était pas comme si les Égyptiens étaient les héritiers d’une prestigieuse civilisation dont les monuments imposants parsemaient encore le territoire. Oh que non. C’étaient des paysans, des imbéciles superstitieux qui mangeaient trop de fèves.
Eh bien, une imbécile superstitieuse est sur le point de vous plumer, alors gardez vos insultes pour vous. Nahri sourit tandis que les hommes approchaient.
Elle les accueillit chaleureusement et les conduisit dans sa minuscule échoppe, servant à l’aîné un thé amer fait de graines de fenugrec pilées et de feuilles de menthe grossièrement hachées. Celui-ci le but rapidement, mais Nahri prit son temps pour en lire les feuilles, murmurant et chantant dans sa langue natale, une langue que ces hommes ne connaissaient très probablement pas, une langue qu’elle-même était incapable de nommer. Plus elle prendrait son temps, plus le désespoir de l’homme serait grand. Plus il serait crédule.
Il faisait chaud dans son échoppe où l’air était prisonnier des étoffes sombres qu’elle avait tendues sur les murs pour préserver l’intimité de ses clients, et riche des odeurs de cèdre brûlé, de sueur, et de la cire jaune bon marché qu’elle faisait passer pour de l’encens. Son client pétrissait nerveusement l’ourlet de son manteau, dont le col brodé était trempé de la sueur qui ruisselait de son visage empourpré.
Le plus jeune se renfrogna. « C’est ridicule, mon frère », murmura-t-il en turc. « Le médecin a dit que tu n’étais pas malade. »
Nahri dissimula un sourire de triomphe. Ils étaient bien turcs. Ils ne s’attendaient pas à ce qu’elle les comprenne : ils supposaient probablement qu’une guérisseuse de rue égyptienne parlait à peine correctement l’arabe – mais Nahri parlait le turc aussi bien que sa langue maternelle. Tout comme l’arabe et l’hébreu, le perse érudit, le vénitien noble et le swahili des régions côtières. Durant ses quelque vingt années d’existence, jamais elle n’avait été confrontée à une langue qu’elle n’avait pas immédiatement comprise.
Mais les Turcs n’avaient pas besoin de le savoir, aussi les ignora-t-elle, faisant semblant d’étudier les feuilles dans la coupe du basha. Finalement, elle poussa un soupir, son voile flottant contre ses lèvres de manière à attirer le regard des deux hommes, et fit tomber la coupe au sol.
Celle-ci se brisa comme prévu, et le basha laissa échapper une exclamation. « Par le Tout-Puissant ! C’est grave, n’est-ce pas ? »
Nahri leva ses yeux noirs vers l’homme, clignant langoureusement de ses paupières aux longs cils. Il était devenu pâle, et elle s’arrêta pour écouter les battements de son cœur. Ceux-ci étaient rapides et irréguliers à cause de la peur, mais elle pouvait sentir l’organe pomper un sang plein de vitalité dans tout son corps. Son haleine ne trahissait aucune maladie, et ses yeux sombres brillaient d’un éclat indéniable. Malgré les poils grisonnants de sa barbe – mal dissimulés par le henné – et son ventre bedonnant, il ne souffrait de rien d’autre que d’un excès d’opulence.
Elle allait se faire un plaisir de l’en soulager.« Je suis vraiment désolée, Monsieur. » Nahri repoussa la petite bourse de tissu, ses doigts vifs estimant au passage le nombre de dirhams qu’elle contenait. « Je vous en prie. Reprenez votre argent, je vous en prie. »
Les yeux du basha lui sortirent de la tête. « Quoi ? » s’écria-t-il. « Pourquoi ? »
Elle baissa le regard. « Il est des choses contre lesquelles je ne peux rien », fit-elle doucement.
« Oh, mon Dieu… Tu entends, Arslan ? » Le basha se tourna vers son frère, les yeux pleins de larmes. « Toi qui disais que j’étais fou ! » l’accusa-t-il en étouffant un sanglot. « Et maintenant, je vais mourir ! » Il enfouit son visage dans ses mains et fondit en larmes. Nahri compta les anneaux d’or qui ornaient ses doigts. « J’étais si impatient de me marier… »
Arslan jeta à Nahri un regard irrité avant de se tourner vers le basha. « Reprends-toi, Cemal ! » siffla-t-il en turc.
Le basha s’essuya les yeux et la regarda. « Non, vous pouvez sûrement faire quelque chose. J’ai entendu les rumeurs. Les gens disent que vous avez fait marcher un garçon infirme rien qu’en le regardant. Vous pouvez sûrement m’aider. »
Nahri se laissa aller en arrière, dissimulant sa joie. Elle n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait, mais, Dieu soit loué, cela ne pouvait qu’être bénéfique à sa réputation.
Elle porta la main à son cœur. « Devoir vous annoncer de telles nouvelles m’attriste. Et cela me chagrine d’autant plus lorsque je pense à votre future épouse, privée d’un tel honneur. »
Le basha continuait de sangloter, ses épaules tremblaient. Elle patienta encore un peu afin de laisser s’accroître son angoisse, et en profita pour jauger les épaisses manchettes d’or qui entouraient son cou et ses poignets. Son ruban était épinglé d’un grenat fin délicatement ciselé.
Enfin, elle parla de nouveau. « Je pourrais tenter quelque chose, mais… Non. » Elle secoua la tête. « Cela ne pourrait pas fonctionner. »
« Quoi donc ? » s’écria-t-il en agrippant la petite table. « Je ferai tout ce qu’il faudra, je vous en prie ! »« Ce sera très difficile. »
Arslan eut un soupir. « Et onéreux, j’imagine. » Ah, vous parlez arabe maintenant ? Nahri lui adressa un doux sourire, consciente que son voile était assez fin pour révéler ses traits. « Je pratique des tarifs raisonnables, je vous le garantis. »
« Silence, mon frère ! » aboya le basha en lançant à Arslan un regard noir. Il se tourna ensuite vers Nahri d’un air déterminé. « Dites-moi ce dont il s’agit. »
« Il n’y a aucune certitude que cela fonctionne », l’avertit-elle.« Je dois essayer. »« Vous avez beaucoup de courage », fit-elle d’une voix qu’elle voulait tremblante. « Je dois vous dire que votre malheur provient d’un mauvais sort. Quelqu’un vous jalouse, Monsieur. Comment ne pas le comprendre ? Un homme aussi fortuné et séduisant ne peut manquer de susciter l’envie. Il pourrait même s’agir d’un de vos proches… » Le regard qu’elle lança à Arslan était bref, mais suffisant pour que ses joues s’empourprent. « Vous devez débarrasser votre demeure des ténèbres que la jalousie y a introduites. »
« Et comment ? » interrogea le basha d’une voix étouffée et pleine d’impatience.« Pour commencer, vous devez me promettre de suivre mes instructions à la lettre. »
« Bien sûr ! »
Elle se pencha vers lui d’un air résolu. « Procurez-vous un mélange d’une mesure d’ambre gris pour deux mesures d’huile de cèdre, une bonne quantité. Vous en trouverez chez Yaqub, l’apothicaire plus loin dans l’allée. Ses produits sont de la meilleure qualité. »
« Yaqub ? »
« Aywa. Demandez-lui aussi de l’écorce de citron vert en poudre et de l’huile de noix. »
Arslan regarda son frère d’un air incrédule, mais les yeux du basha brillaient d’espoir. « Et ensuite ? »« C’est maintenant que les choses se corsent, Monsieur, mais… » Nahri lui toucha la main et il frissonna. « Vous devez vraiment suivre mes instructions à la lettre. »
« Par le Très-Miséricordieux, je vous le promets. »
« Il vous faut purifier votre foyer, qui doit être vide pour que cela fonctionne. Toute votre famille doit s’en aller, ainsi que les animaux, les serviteurs… tous. Il ne doit plus y avoir âme qui vive dans votre demeure pendant sept jours. »
« Sept jours ! » s’écria-t-il avant de baisser la voix devant la réprobation visible de Nahri. « Où irons-nous donc ? »
« Dans l’oasis du Fayoum. » Arslan se mit à rire, mais Nahri poursuivit. « Rendez-vous dans la seconde source la plus petite au coucher du soleil, accompagné de votre enfant le plus jeune », expliqua-t-elle d’une voix sévère. « Emplissez d’eau un panier confectionné à l’aide de roseaux récoltés sur place, récitez trois fois le Verset du Trône au-dessus, puis faites vos ablutions avec. Versez sur vos portes de l’ambre gris et de l’huile avant de partir et à votre retour, votre foyer sera débarrassé de la jalousie qui le hante. »
« L’oasis du Fayoum ? » interrompit Arslan. « Mon Dieu, même une fille comme vous doit savoir qu’une guerre est en cours. Vous croyez que Napoléon va nous laisser quitter Le Caire pour une balade inutile dans le désert ? »
« Tais-toi ! » Le basha frappa la table du poing et se tourna vers Nahri. « Cela ne sera pas aisé. »
Nahri leva les mains au ciel. « Dieu nous guide. »
« C’est vrai. Eh bien, va pour Fayoum », finit-il par dire d’un ton assuré. « Mon cœur sera donc guéri après cela ? »
Nahri s’immobilisa. C’était donc son cœur qui l’inquiétait ? « Dieu seul le sait, Monsieur. Dites à votre nouvelle épouse de verser de l’huile de cèdre et de la poudre de citron vert dans votre thé du soir pendant un mois. »
Cela ne résoudrait probablement pas son problème cardiaque imaginaire, mais peut-être que sa femme supporterait mieux son haleine. Nahri lâcha sa main.
Le basha cligna des yeux, comme libéré d’un enchantement. « Oh, merci mille fois, chère enfant. Merci ! » Il repoussa la petite bourse remplie de pièces et fit glisser de son auriculaire une grosse bague en or qu’il lui tendit. « Dieu vous bénisse. »
« Que votre mariage soit fertile. »
Il se remit pesamment debout. « Je voulais vous demander, mon enfant… D’où venez-vous donc ? Vous avez l’accent du Caire, mais il y a quelque chose dans vos yeux… » Il se tut.Nahri serra les lèvres ; elle détestait qu’on l’interroge sur ses origines. Bien qu’elle ne fût pas belle selon les critères habituels – les années passées dans la rue l’avaient rendue bien trop maigre et crasseuse d’après la plupart des hommes –, ses grands yeux et son visage aux traits nets retenaient fréquemment le regard. L’examen ttentif qui s’ensuivait, révélant sa chevelure de jais et ses yeux d’un noir insondable – d’une couleur surnaturelle, lui avait-on dit –, entraînait souvent de telles questions.
« Je suis aussi égyptienne que le Nil », l’assura-t-elle.
« Bien évidemment. » Il se toucha le front. « Que la paix soit avec vous. » Il se courba pour passer le seuil de l’échoppe.
Arslan, lui, ne bougea pas. Nahri sentit son regard qui pesait sur elle tandis qu’elle empochait la bourse et l’anneau. « Vous avez conscience d’avoir commis un crime, n’est-ce pas ? » demanda-t-il d’une voix tranchante.« Excusez-moi ? »
Il se rapprocha d’elle. « Un crime, imbécile. La sorcellerie est un crime d’après les lois ottomanes. »
Nahri ne réussit pas à se contenir. Arslan n’était que le dernier de la longue suite d’officiels turcs bouffés d’orgueil auxquels elle avait dû se confronter au cours de sa jeunesse dans un Caire soumis à la loi des Ottomans. « Eh bien, j’imagine que j’ai de la chance que ce soient les Francs qui commandent désormais. »
C’était une erreur. Le visage d’Arslan s’empourpra immédiatement. Il leva la main, et Nahri tressaillit. Ses doigts se refermèrent instinctivement sur l’anneau du basha, dont une arête fine lui entailla la paume.
Mais il ne la frappa pas et se contenta de cracher à ses pieds. « Que Dieu m’en soit témoin, sale sorcière… quand nous aurons débarrassé l’Égypte des Français, les rebuts dans ton genre seront les prochains sur la liste. » Il lui adressa un autre regard plein de haine et tourna les talons.
Nahri tenta tant bien que mal de reprendre son souffle tout en observant les deux frères qui s’éloignaient en vociférant vers la boutique de Yaqub dans la brume matinale. Mais ce n’était pas la menace qui l’avait troublée. C’était le bruit métallique qu’elle avait entendu dans son cri, l’odeur du sang ferreux qui flottait dans l’air. Une maladie pulmonaire, la tuberculose, peut-être même une masse cancéreuse. Aucun signe extérieur n’était visible, mais cela ne tarderait pas.
Arslan avait eu raison de la soupçonner : son frère n’avait aucun problème de santé. Mais lui ne vivrait pas assez longtemps pour voir son peuple reconquérir l’Égypte.
Elle desserra le poing. La coupure de sa paume se refermait déjà, une mince ligne de peau brune s’entrelaçant sous le sang. Elle l’observa un long moment puis soupira avant de regagner son échoppe.

***

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