Premières Lignes #41

Salutations estivales à tout le monde ! Après deux semaines sans article dû un évènement assez important dans ma vie (je vous écris désormais d’un pays étranger où je vais rester un certain temps !!!), je reprends le rythme des articles en ayant eu le temps de m’habituer un peu aux changements récents ! Aujourd’hui, je vais vous parler d’une très sympathique série nommée Tori Dawson, écrite par Annette Marie et publiée en français aux éditions Bookmark ! Trois tomes sont déjà sortis en français et c’est à l’occasion de la sortie du quatrième que j’ai décidé de dédier un Premières Lignes à cette série urban fantasy que j’aime beaucoup pour son humour sans prise de tête, ses intrigues simples et efficaces et ses personnages hilarants à suivre !

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.
Sur ce, bonne lecture 🙂

***

Chapitre 1

Pour garder un travail, il faut suivre quelques règles simples : arriver à l’heure, travailler dur et ne pas agresser les clients. J’affichai un sourire poli quand la femme à la table six fit claquer ses gros doigts alors même que je me dirigeais vers elle avec un plateau de boissons porté à bout de bras. Elle pointa ses griffes fuchsia vers son assiette.
— Il n’y a pas de viande dans mes pâtes, déclara-t-elle sur le ton d’une gouvernante victorienne offensée.
Je regardai son plat. Celui-ci révélait effectivement un manque de volaille choquant si on considérait qu’il était arrivé à sa table avec un blanc de poulet grillé entier. Je le savais parce que j’avais vu le serveur le lui apporter. Des traînées de sauce crémeuse tachaient d’ailleurs les bords de l’assiette. Je regardai le plat de sa voisine. Oh, comme par hasard, d’autres pâtes Alfredo ! Et, waouh ! Il y avait par-dessus, une énorme pile de morceaux de poulet grillé que l’autre femme dévorait à toute allure, comme si elle voulait les faire disparaître avant que mon petit cerveau de serveuse puisse remarquer la supercherie.
— C’est inacceptable.
La cliente agita la main pour détourner mon attention de la montagne de viande.
— J’espère que vous ne vous attendez pas à ce que je paie pour un plat qui ne contient pas l’ingrédient principal !
Je replaçai mon plateau et la contemplai sans dire un mot avant de tourner le même regard vers sa complice. Est-ce qu’elles pensaient vraiment que je n’avais jamais vu ce genre d’arnaques auparavant ? Quand elles commencèrent à s’agiter, mal à l’aise, je me concentrai à nouveau sur la femme « sans poulet » et lui décochai un grand sourire.
— Vous pouvez me rappeler quel est le problème, madame.
— Mon… Mon plat n’a pas de poulet !
J’émis un « tss-tss » amusé, comme si on était en train de partager une bonne blague, et je fis un clin d’œil à l’autre femme
— Votre amie doit avoir une fourchette plus rapide que son ombre, alors ! Vous ne l’avez même pas vue récupérer le poulet dans votre assiette.
Avec un rire forcé, je reculai, et les trois cocas, les deux bières et le thé glacé vacillèrent sur mon plateau. Les six clients assoiffés, qui se trouvaient à une table de là, m’observaient avec des yeux suppliants, et je pouvais quasiment voir le montant de mon pourboire dégringoler avec leur temps d’attente. La femme « sans poulet » me regarda bêtement alors que ses méninges se mettaient lentement en branle derrière ses yeux trop rapprochés. J’avais exposé son mensonge stupide et je lui avais offert une porte de sortie. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était la fermer et récupérer quelques protéines dans l’autre assiette avant que son amie mange tout. Pas de repas gratuit pour elle aujourd’hui. Mais au lieu de ça, elle se rengorgea comme une grosse grenouille et pointa une de ses griffes roses vers ma poitrine.
— Qu’est-ce que vous sous-entendez ?
Sa voix s’éleva et perça le brouhaha joyeux qui emplissait le café bondé.
— Je vous ai dit qu’il n’y avait pas de poulet dans mon assiette quand le serveur l’a déposée. Est-ce que vous me traitez de menteuse ?
Eh bien, oui, en effet !
— J’ai dû mal comprendre, dis-je d’une voix apaisante, en parlant doucement, comme si ça pouvait compenser le volume avec lequel elle s’exprimait. J’ai cru que vous plaisantiez puisque votre poulet s’est à l’évidence retrouvé dans l’assiette de votre amie.
— Comment osez-vous ?
Ah bon, je n’aurais probablement pas dû dire ça !
— Je peux demander en cuisine de vous faire griller un autre blanc de poulet gratuitement.
— Je ne compte pas payer pour ce repas. Vu votre impolitesse, nous ne paierons rien du tout !
— Je vois. Dans ce cas, je vais devoir aller chercher mon manager.
De ma main libre, je retirai la débauche de morceaux de poulet de sous la fourchette de l’autre femme
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.
— Elle a dit que vous ne comptiez rien payer, alors je…
— Je n’ai pas fini !
— Vous comptez le payer ?
Sa fourchette toujours brandie, elle jeta un regard à sa compagne, furieuse. Ça cogitait dur. Ces deux femmes n’avaient probablement jamais autant utilisé leur matière grise depuis la maternelle.
— Reposez cette assiette ! aboya la première femme. Et faites venir votre manager immédiatement.
Je reposai le plat, et mon plateau de verres vacilla à nouveau. Le pourboire imaginaire que je voyais flotter au-dessus de la table voisine était désormais un nombre négatif : c’était moi qui allais devoir les payer pour leurs boissons.
— Je vous envoie un manager, marmonnai-je en me détournant. Ne boulottez pas tout pendant ce temps-là.
— Vous venez de dire que j’étais boulotte ?
Le cri offensé fit taire toutes les conversations dans la pièce. Et mince ! Je grimaçai et fis volteface pour me tourner vers la femme.
— Vous devez avoir mal entendu.
— Je n’ai pas mal entendu du tout ! cria-t-elle à pleins poumons. Vous m’avez insultée ! Où est votre manager ?
— Hum…
Autour de moi, les autres convives s’étaient arrêtés pour regarder le spectacle. Il n’y avait pas de manager en vue, mais devant ma mine paniquée, un autre serveur émergea de la cuisine.
— Est-ce que je peux…
— Nous partons. Je ne vais pas payer pour qu’on m’insulte et se moque de moi.
La femme bondit sur ses pieds, écumante de rage. Son amie engouffra une dernière bouchée de poulet avant de suivre son exemple.
— Si vous voulez bien attendre un instant, essayai-je à nouveau. Un manager va…
— Écartez-vous de mon chemin !
Sa main potelée jaillit vers moi et poussa mon plateau. Il se retourna, et les six boissons se renversèrent sur ma poitrine. Le liquide traversa mon chemisier blanc, et les verres se brisèrent au sol, envoyant des éclats sur mes jambes tandis que les glaçons volaient sous les tables. N’importe qui m’ayant fréquenté un peu plus d’une heure avait une petite idée de ma patience. Et par « petite idée », j’entendais que je pourrais aussi bien me trimballer avec un panneau clignotant qui indiquerait : « Rousse flamboyante, attention ! ». Ou, d’après mon ex : « Rouquine tarée à fuir d’urgence ». Je faisais de mon mieux, d’accord ? Je gardais le silence, je souriais très poliment et je laissais les managers offrir des repas gratuits à chaque enfoiré qui essayait de nous arnaquer parce que le « client est roi » ou je ne sais quoi. Mais, parfois, je réagissais avant de pouvoir réfléchir. Et c’est pour ça qu’avec le liquide glacial qui coulait dans mon décolleté, je balançai le plateau dégoulinant au visage ricanant de la femme. Le plastique heurta le côté de sa tête dans un crac retentissant, et elle partit en arrière avant d’atterrir sur son derrière bien rembourré, la bouche grande ouverte, les yeux écarquillés, la joue maculée de coca, de bière et d’un soupçon de thé glacé. Si le restaurant avait été silencieux jusque-là, il était maintenant si dépourvu de bruit qu’on aurait pu se croire dans une nouvelle dimension.
— Elle m’a poussée d’abord, annonçai-je, et ma voix résonna dans le silence. Vous l’avez tous vu, n’est-ce pas ?
À la table qui attendait ses boissons, un couple d’âge moyen hocha la tête avec hésitation, et un type sourit et leva son pouce. Je sentais une centaine d’yeux sur moi alors que, toujours dégoulinante dans mon chemisier et mon tablier, je tendais la main par-dessus la femme et ramassais les deux assiettes de pâtes Alfredo pour les empiler sur mon plateau vide. La femme me regarda d’un air absent, mais je savais que je n’avais pas réussi à lui faire entendre raison à coup de plateau. Une fois que le choc se serait dissipé, elle se mettrait à beugler. Ou à geindre. Une chance sur deux.
— Je n’ai pas dit que vous étiez boulotte, l’informai-je. Mais j’aurais dû vous traiter de menteuse. Vous avez menti à propos de votre repas, et ensuite vous m’avez agressée. Je vais devoir vous demander de partir.
Son visage vira au violet et ses yeux ressortirent encore davantage de leurs orbites.
— Le bon côté des choses, ajoutai-je d’une voix joyeuse, c’est que vous n’allez effectivement pas payer pour votre repas, juste comme vous le vouliez. Bonne journée, et merci de ne jamais revenir !
Avec les deux assiettes sur mon plateau, je lui passai sous le nez en ignorant le glaçon logé dans mon décolleté. Des murmures commencèrent à être échangés à chaque table tandis que je comptais dans ma tête. J’étais arrivée à trois quand le son explosa : des geignements. Je le savais. Un manager jaillit de la cuisine et son regard lançait de telles flammes qu’il aurait pu griller du poulet. Je grimaçai et en profitai pour me replier dans la cuisine qu’il venait de quitter avec précipitation. Dès que j’apparus, les deux cuisiniers poussèrent des hourras.
— En plein dans sa face ! rit Neil en agitant une spatule vers la petite vitre de la porte où il avait sans aucun doute collé son nez dès que ça s’était mis à crier. Waouh ! Tori, tu es dingue ?
— Pourquoi est-ce que les gens me demandent tout le temps ça ? marmonnai-je en déposant le plateau sur le plan de travail avant d’inspecter mes jambes nues et mes pieds en sandalettes à la recherche d’éclats de verre.
— Je n’arrive pas à croire que tu…
— Tori !
Je tressaillis. La propriétaire des lieux se tenait à l’autre bout de la cuisine, les bras croisés et la mine aussi noire que son café. Mes entrailles se figèrent d’angoisse, mais je bombai le torse et avançai vers elle d’un pas assuré. Dans la salle, la folle au poulet était passée des geignements aux hurlements.
— Madame Blanchard, je peux vous expliquer…
— Est-ce que vous avez frappé une cliente ?
— Elle m’a poussée la première.
Blanchard remonta ses lunettes cerclées et se pinça l’arête du nez.
— Tori, je vous ai déjà dit plus d’une fois que si un client vous cherche des noises, vous devez aller voir un manager.
— C’est ce que j’ai essayé de faire, mais elle…
— Je vous ai avertie la semaine dernière, lorsque vous avez traité une de nos clientes régulières de busard à moitié plumé.
— Elle n’arrêtait pas de dire que j’étais anorexique ! À chaque fois que je passais…
— Je vous ai averti, répéta Blanchard sans tenir compte de mes protestations, que c’était votre dernière chance. Vous êtes une bosseuse, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour tenir compte de vos… problèmes… mais je ne peux pas employer une serveuse qui attaque des clients.
— Une cliente, corrigeai-je dans un murmure piteux. Au singulier. Je ne recommencerai pas, je vous le jure.
— Je suis désolée, Tori.
— Madame Blanchard, j’ai vraiment besoin de ce travail. Je vous en prie, donnez-moi une autre chance.
Elle secoua la tête.
— Laissez votre tablier. Vous pourrez venir chercher votre dernier chèque à la fin du mois.
— Madame Blanchard…
— J’ai besoin d’aide pour arranger les choses dans la salle.
Elle me contourna.
— Merci d’utiliser la porte du fond pour sortir.
Elle s’éloigna et mes épaules s’affaissèrent. Le bruit s’était calmé, ce qui voulait dire que le manager avait probablement offert toutes sortes d’excuses et de cartes cadeaux à la pauvre victime. J’essayai de ne pas imaginer l’expression sur le visage de la femme au poulet quand elle apprendrait que la serveuse tarée avait été renvoyée.
— Oh, mince ! dit Neil d’une voix morose en me rejoignant à côté du lave-vaisselle. Désolé, Tori. C’est nul qu’elle t’ait virée.
— Eh bien ! dis-je avec un gros soupir, je ne suis pas vraiment surprise.
Je défis mon tablier et récupérai le glaçon à moitié fondu dans mon décolleté avant de le jeter dans l’évier.
— Euh… Tori ? On… euh… On voit ton… ton soutien-gorge.
— Oui, ça arrive. Tu as déjà entendu parler des concours de tee-shirts mouillés ?
Je fis la grimace.
— Ce n’était pas une invitation à me mater.
Il releva aussitôt les yeux.
— Tu n’es pas censée mettre un soutif blanc en dessous d’un haut blanc ?
— Tu es styliste, maintenant ?
Je ne reconnus pas qu’il avait raison et ne pris pas non plus la peine d’expliquer que tous mes sous-vêtements compatibles avec le blanc étaient au sale. Et je ne baissai pas non plus la tête pour vérifier à quel point mon soutien-gorge rose avec des petits cœurs noirs était visible. Je n’avais pas envie de savoir. Après avoir sorti mes pourboires du tablier – vingt-deux pauvres dollars, vu que ça ne faisait qu’une heure que j’avais commencé –, je filai le tissu trempé à Neil.
— Eh bien… À une prochaine, j’imagine.
— Oui. Passe dire bonjour, d’accord ?
— Ça marche, mentis-je.
Comme si j’avais pu revenir ici après avoir assommé une femme avec un plateau de service. Avec un signe de la main peu convaincu, je passai dans la salle de pause récupérer mon sac et mon parapluie, et puis je partis par la porte de derrière, comme on me l’avait demandé. La pluie éclaboussait l’asphalte et faisait danser les flaques boueuses. Je contournai une poubelle puante et suivis l’allée étroite jusqu’à la rue principale. Une musique joyeuse s’échappa du café quand un couple y entra. Les fenêtres brillamment éclairées étaient chaudes et accueillantes, et tout avait l’air normal : un serveur s’arrêta à une table pour déposer des assiettes fumantes devant des clients enthousiastes. La pluie froide s’abattit sur mon visage et dilua la tache brunâtre sur ma poitrine, mais je n’ouvris pas mon parapluie. Si mon soutien-gorge était visible, eh bien, j’irais au bout du spectacle. Vive les tee-shirts mouillés ! Je tournai les talons et avançai sur le trottoir. C’était un long chemin jusque chez moi, mais au moins ça retarderait l’inévitable moment où je devrais annoncer à mon propriétaire que j’avais perdu mon boulot… une nouvelle fois.

***

La liste des participant.e.s :

• Lady Butterfly & Co
• Cœur d’encre
• Ladiescolocblog
• Aliehobbies
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Ju lit les mots
• Voyages de K
• Ma lecturothèque
• Les paravers de Millina
• sir this and lady that
• 4e de couverture
• filledepapiers
• Les lectures de Marinette
• Chat’pitre
• Les Lectures d’Emy

Par Sophie.


7 réflexions sur “Premières Lignes #41

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