Premières Lignes #22

Salutations automnales ! J’espère que tout va bien chez vous et que personne n’est malade (du Covid ou autre après tout les rhumes aussi c’est pénible). Pour le Premières Lignes de ce mois-ci, je vous présente une très belle surprise que j’ai lu dans le cadre de mon article sur les romans MxM et FxF et que Nina m’avait indiquée ! J’ai beaucoup aimé l’Héritier des Vêpres de L.S. Baird, le premier tome de sa série les Oiseaux Chanteurs (dont pour le moment il n’y aucun signe d’une suite à mon grand dépit). Malgré les raisons pour lesquelles je l’ai lu, ce roman est en vérité un high fantasy et la romance est très minoritaire. Elle rehausse le plaisir de lire le livre en plus d’être très naturelle ! Bref je vous le recommande, particulièrement pour son univers que j’ai trouvé époustouflant. Je vous souhaite une bonne lecture en compagnie du premier chapitre 🙂 .

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.

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Amazon.fr - L'héritier des vêpres: Les oiseaux chanteurs, T1 - Baird, L.S.  - Livres

Chapitre 1

Les rues de Valnon n’avaient pas été planifiées par un homme sain d’esprit. En fait, l’idée que Valnon ait pu être planifiée par quelqu’un, indépendamment de ses facultés mentales, était une notion qui mettait à l’épreuve tout bon sens. Valnon s’était tout simplement installée partout où c’était possible. Les bâtiments avaient depuis longtemps débordé de l’île en dessous d’eux et s’enroulaient maintenant dans une fantastique écume de murs et de ponts, tandis que les routes se tordaient sur la surface comme un écheveau de fil qui se serait emmêlé dans les rochers. Le résultat était une ville qui s’accrochait à un perchoir précaire au-dessus des vagues et festonnant sur les rochers blancs, comme certaines colonies criardes de bernaches.
Les avis étaient divisés sur qui, ou quoi, avait causé cette confusion. Certains de ses citoyens disaient que ses rues avaient été construites sur les fragments des routes de l’antique Hasafel, routes qui menaient autrefois à d’autres îles désormais noyées sous la mer. D’autres présentaient ces routes comme le résultat d’une fantaisie de St Alveron, ou de l’arrogance d’Antigus le Terrible, ou de l’errance sans but d’un grand nombre de moutons inconnus et cruellement sous-estimés.
Quoi qu’il en soit, ce n’étaient que des conneries, purement et simplement, pensa Nicholas Grayson en lançant, sous l’averse glaciale, un regard furieux aux volets fermés d’une taverne qui aurait dû être le Fromager sur la route d’Eastgate. Les moutons, les saints et les tyrans avaient tous quitté Valnon des siècles auparavant, et en ce moment, les routes secondaires hasardeuses de la ville n’existaient que pour le contrarier dans son entreprise. Cela faisait des mois depuis la dernière fois qu’il avait senti la pluie sur sa peau, et plus longtemps encore qu’il n’était pas allé dans les rues supérieures. La chambre de Grayson était une humble pièce au-dessus de la Perle d’Argent, une taverne en bord de quai qui était posée en dessous du toit énorme de la caverne de la Ville Souterraine de Valnon, et ni la pluie ni la neige ne chargeaient jamais ses avant-toits.
Mais la bière était tolérable, le lit confortable et Grayson avait appris de lui-même qu’il n’avait pas besoin du ciel. Il en voyait une tranche suffisante tous les jours, par la grande bouche de pierre béante du port de la Ville Souterraine, et il se pensait aussi satisfait qu’un homme puisse l’être dans sa tombe.
Seul le caractère familier et discordant de ce nom, écrit avec cette inclinaison à gauche, l’avait tiré de son tombeau dans la Ville Souterraine et l’avait amené, à cette heure indue, dans les rues pluvieuses de la surface.
La lettre était signée Rouen, même si Grayson savait que ce n’était plus le nom de l’homme. Il était Crécerelle maintenant, Lord Crécerelle, l’Oiseau Prieur du Temple et le prochain en lice pour devenir Haut Oiseau Prieur. La liste complète de ses titres actuels et passés aurait quadruplé la longueur de la lettre. Mais il l’avait signée du seul nom par lequel Grayson l’avait toujours appelé.
Sur le cachet à côté de sa signature, une alouette tenait un orbe encerclé dans ses ailes. Elle semblait se recourber sur elle-même comme si elle souffrait, et le chiffre qui aurait dû apparaître entre le bout de ses ailes était une tache coagulée par la cire de plusieurs messages récents. Le parchemin était éclaboussé d’encre, les lettres hâtives, brèves.
Nicholas
Viens vite. J’ai besoin de toi.
Rouen

Quatorze ans s’étaient écoulés, sans un seul mot.
Grayson n’était même pas sûr de savoir comment Rouen avait su où le trouver. Enfin, Rouen n’était plus le garçon que Grayson avait laissé toutes ces années auparavant, et tout Valnon était à portée de sa main. Si l’Oiseau Prieur Crécerelle voulait Nicholas Grayson, alors Nicholas Grayson il aurait.
Mais Grayson n’aurait emprunté pour aucun Oiseau Prieur la route du Marché Noir, quittant ses ombres sèches pour entrer dans l’averse. C’était plutôt pour l’Oiseau Chanteur que Rouen avait été autrefois. À cette époque, Grayson n’avait éprouvé de désir que pour des cheveux roux et une Alouette zibeline. Il avait rêvé de serments, de dévouement, d’honneur. Ces choses avaient peu de signification à ses yeux à présent, mais pour Rouen, il irait. Quatorze ans plus tard, les extrémités de la Terre n’étaient pas trop lointaines pour qu’il fasse le voyage pour ce nom.
Bien sûr, ses chances d’atteindre les extrémités de la Terre étaient assez minces, lui qui ne pouvait même pas naviguer dans un bloc de la ville avec un succès quelconque. Il était de nouveau de retour à la taverne fermée. Il jura longtemps et avec force, d’une manière que l’on entendait rarement dans une partie si respectable de la ville, quand la pluie coula à travers le rembourrage de sa cuirasse, et se pressa, froide et humide, contre sa peau. Grayson soupçonnait que le bâtiment bougeait pendant qu’il ne le regardait pas, déterminé, d’une manière un peu insensée, à lui bloquer la route.
La surface n’était pas comme la Ville Souterraine, où il y avait peu d’espace pour démolir et reconstruire fréquemment et pas d’intempéries pour user les murs. À la surface de l’île de Valnon, le changement était inévitable ; quatorze ans, c’était trop long, et il dut admettre qu’il ne connaissait plus le chemin. S’il pouvait accéder à un terrain plus élevé, il pourrait chercher la flèche du Temple, mais étant donné son rythme actuel, il était plus susceptible de se retrouver au fond du port. Il n’y avait rien d’autre à faire que de faire marche arrière encore une fois.
Il se retourna et enfonça immédiatement sa cheville dans un caniveau débordant. Il secoua sa botte et fronça les sourcils devant le ruissellement d’eau, certain maintenant que l’ensemble de la ville avait un grief personnel contre lui. Les bains de la ville, estimant peut-être que le déluge n’était pas suffisamment désagréable, avaient vidé leurs réservoirs pour la nuit. C’était une petite consolation que la pluie ait déjà emporté au loin la saleté quotidienne et que l’eau qui se tenait là ne soit pas plus dangereuse qu’un flot incongru, fantomatique, de pétales de rose. Grayson les regarda en clignant bêtement des yeux un instant, se demandant si ces derniers lui jouaient des tours. Les pétales dans le caniveau n’avaient rien du cramoisi ostentatoire ou du rose provenant du jardin d’un noble, fanés depuis longtemps maintenant. Ils étaient en argent, teintés de violet foncé sur les bords, vifs et frais comme de minuscules coracles1 flottant sur le courant. Les roses des Vêpres ne fleurissaient que longtemps après les premières gelées, et seulement dans les jardins du Temple. L’eau souillant l’ourlet du manteau de Grayson ne venait d’aucun baquet commun de la ville.
Avec l’urgence d’un chien enfin sur sa piste, Grayson pivota et fit trois enjambées rapides vers la source de l’écoulement. Il n’alla pas très loin. Avec ses yeux fixés sur le caniveau et sa capuche baissée pour se protéger de la pluie, le claquement sauvage d’un pas attira son attention trop tard. Grayson leva les yeux, glapit un avertissement qui resta lettre morte, et entra en collision avec une haute silhouette encapuchonnée. L’impact fut suffisant pour les envoyer sur les côtés opposés du trottoir. L’étranger chancela plus loin en arrière à cause de l’eau du caniveau, titubant, déséquilibré, avec un gémissement de douleur, à peine capable de tenir sur ses pieds. Son manteau s’ouvrit pendant un moment, donnant un aperçu de la tunique en dessous. Sous son manteau miteux, il portait assez de perles pour étouffer toutes les putes du Marché Noir. Il ne s’arrêta pas, il resserra simplement le tissu taché autour de lui tandis qu’il se redressait pour continuer à courir, sans un mot pour se justifier ou s’excuser.
— Ici, maintenant ! commença Grayson, attrapant l’épaule de l’homme et le tirant en arrière.
Il en avait déjà assez de tout ce que la surface de Valnon avait à lui offrir et cela incluait les nobles enivrés et trop bien habillés.
— Où, au juste, pensez-vous être ?
— Aidez-moi, dit la voix de l’homme sous le capuchon. 
C’était une voix raffinée, mais pas celle d’un noble ivre. Son timbre particulier envoya un frisson de reconnaissance jusqu’en bas du dos de Grayson. L’étranger s’accrocha à lui d’une main qui n’était pas celle d’un enfant, ou d’une femme, bien que sa voix sucrée soit assez douce pour être l’un ou l’autre. Ses manchettes en velours gris étaient trempées par la pluie et par trop de sang pour que ce soit le sien. Un rouge délavé souillait les queues des oiseaux d’argent qui s’envolaient vers le haut de sa manche. Sur son doigt, un cercle d’ailes étincelant brillait dans le scintillement des éclairs lointains, épargné par le sang. L’étranger commença à parler quand le tonnerre lui répondit au milieu des clochers de la ville. Le désespoir fractura la musique de sa voix, sous le capuchon se trouvaient des yeux bleus cerclés de blanc par la terreur.
— S’il vous plaît, au nom de tous les saints, je vous en prie…
— Comment… commença Grayson, mais il fut interrompu par un éclat de feu traversant la place, un pâle écho orange à la foudre.
L’étranger leva une main comme pour parer un coup et il recula dans l’ombre derrière Grayson, détournant la tête de la lumière.
Des talons de bottes résonnaient entre les bâtiments proches d’eux, la poix chaude grésillait sur les pavés humides et des silhouettes sombres se détachèrent de la ruelle. La main de Grayson se porta instinctivement à son épée. C’était un objet simple ; il n’y avait ni aile ni vœu le long de la lame, mais elle était plus qu’utile. Les étrangers étaient un groupe déplaisant de voyous vêtus de cuir boueux, et ils s’arrêtèrent net à la vue de Grayson. Quatre d’entre eux tenaient des torches qui sifflaient et crachaient sous la pluie. La plupart gardaient une main à l’intérieur de leurs manteaux. Grayson dévisagea les hommes, estima sa cote et se considéra en position de favori.
— Bonsoir, dit Grayson d’un ton égal. Y a-t-il quelque chose qui cloche ?
Un sourire faux apparut brièvement sur le visage bronzé de l’homme qui lui faisait face. Si Grayson était une composante inattendue dans cette situation, il fut rapidement pris en compte.
— Ah, rien qui ne nécessite de vous retenir, monsieur. Mais je vois que vous avez attrapé notre voleur pour nous, nous vous en sommes très reconnaissants. Remettez-le nous et nous reprendrons notre chemin.
— Voleur  ? fit Grayson en écho en haussant les sourcils. Je crains que vous ne fassiez erreur.
— Guère, dit l’homme, le désignant d’un ongle sale. Ce garçon-là vient de me prendre six croissants dans la taverne au coin de la rue. Il a dû avaler la preuve, cependant. Ils sont connus pour faire ça.
Ses compagnons partagèrent un rire grossier et quelques coups de coude.
— Le mieux, c’est que vous me laissiez m’occuper de lui, camarade.
Grayson dut lutter pour cacher le dégoût sur son visage. À l’évidence, la disposition architecturale n’était pas le seul changement qui s’était opéré à la surface.
— Ce jeune homme m’a tenu compagnie toute la soirée, dit Grayson. Et j’ai bien payé pour ce privilège. Je vous assure que son cachet au Machaon est beaucoup plus élevé que les six croissants que vous avez égarés.
À ces mots, l’étranger s’appuya sur Grayson, imitant de manière passable une affection rémunérée. Soit ça, pensa Grayson, soit il allait mourir.
L’homme, cependant, ne fut pas convaincu par l’explication.
— Ce n’est pas un prostitué, cracha-t-il, comme si l’étranger en velours gris était quelque chose de bien pire.
— Je parie que ce n’est pas un voleur non plus rétorqua Grayson avec, dans la voix, un niveau d’avertissement qui aurait fait reculer des hommes plus sages. Et je vous serais reconnaissant de continuer votre route, messieurs.

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Par Sophie.


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