Premières Lignes #33

Bonjour à tous pour notre premier article de Novembre 🙂
Aujourd’hui j’ai décidé de vous faire lire le début du dernier essai de Mona Chollet, Réinventez l’amour : comment le patriarcat sabote les relations hétérosexuelles. J’ai beaucoup aimé ma lecture (malgré les nombreuses critiques que j’ai vu passer) mais j’hésite néanmoins à chroniquer cet essai car les réflexions qu’il suscite sont d’ordre assez personnel. Je trouve également qu’on est plus à même de décider si un essai va nous plaire en lisant des extraits pour jauger le style de l’auteur.ice autant que le propos que par une chronique d’où ce Premières Lignes :). Bon, malheureusement pour moi, de mon point de vue, les citations les plus intéressantes se trouvent plutôt à la fin du livre que dans l’introduction donc peut-être que je ferai tout de même cette chronique ! En attendant de me décider, je vous laisse à votre lecture qui j’espère, vous satisfera !

Petit Rappel : Ce rendez-vous a été créé par Ma Lecturothèque pour faire découvrir les premières lignes d’un livre, souvent notre lecture en cours. Il est censé être hebdomadaire mais je le fais mensuel par commodité avec mon rythme de lecture. La liste des participant.e.s se trouve comme d’habitude en bas d’article.
Sur ce, bonne lecture 🙂

***

INTRODUCTION

Dès que j’ai eu mon premier smartphone, j’ai choisi d’afficher cette image sur l’écran de veille, et je n’en ai jamais changé depuis. C’est une miniature indienne de 1830 qui s’intitule Une femme arrive chez son amant durant un orage1. Les couleurs sont splendides : le rouge orangé de son sari à elle, qu’elle tient à deux mains, l’écartant légèrement de sa tête tandis qu’elle court à travers le jardin, douchée par l’averse ; le blanc rosé de sa tenue à lui, qui lui fait signe, posté sur un balcon couvert au premier étage de la maison ; le vert pâle de l’herbe, d’un arbre penché par le vent, des collines qui ondulent en arrière-plan ; le noir d’un nuage furieux, strié d’éclairs, qui roule dans le ciel au-dessus d’eux… L’amante est saisie à cet instant délicieux où elle se fait encore malmener par les éléments, mais où elle touche déjà au but. Bientôt, elle sera à l’abri. Elle pourra non seulement ôter sa robe mouillée, se sécher, se réchauffer, humer les parfums d’une chambre, mais aussi retrouver un homme qu’elle désire, le serrer dans ses bras, rouler sur un lit avec lui. J’imagine sa course, la fraîcheur des gouttes d’eau sur son visage et ses bras, et les battements accélérés de son cœur accordés au crépitement de la pluie.

À force d’avoir chaque jour cette scène sous les yeux, je ne pense plus beaucoup à son sens, mais elle m’accompagne, comme un écran de veille est censé le faire. Elle me rappelle l’existence de l’amour ou, à défaut, sa possibilité. L’amour me donne le sentiment d’augmenter un grand coup la flamme sous le chaudron de la vie, au point de la dilater, de la densifier, un peu comme le fait l’écriture. Comme l’écriture, il m’aide à faire corps avec le monde. « Le bonheur amoureux, écrit Alain Badiou, est la preuve que le temps peut accueillir l’éternité. » Et Annie Ernaux résume en ces termes, à la fin de Passion simple, sa liaison avec celui qu’elle appelle « A. » : « Grâce à lui, je me suis approchée de la limite qui me sépare de l’autre, au point d’imaginer parfois la franchir. J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps. »

Tous les jours, en dehors des moments passés avec nos proches, nous devons, dans notre vie sociale et professionnelle, frayer avec des gens qui peuvent nous inspirer autant de la sympathie que de l’indifférence, de l’ennui, de l’irritation, voire de la détestation. Nous nous résignons à ces contraintes et à la superficialité, à la solitude qu’elles impliquent. Mais, de temps en temps, il se produit ce phénomène stupéfiant : soudain, en général au moment où nous nous y attendons le moins, où nous baissons notre garde, par un accès de générosité gratuite du destin, face à quelqu’un que nous connaissons depuis quelques secondes ou quelques jours (ou même quelques années, parfois), un voile se décroche dans un chuintement discret, annonçant la chute prochaine et dès lors inéluctable des vêtements sur le sol. Nos yeux se dessillent. Nous comprenons qui est cette personne, de même qu’elle comprend qui nous sommes, et elle nous émerveille. Elle nous paraît trop belle pour être vraie. Un cadeau nous tombe au creux des mains : une complicité enivrante, une intimité immédiate et follement bienveillante avec quelqu’un qui peut nous être totalement inconnu. Ce big-bang engendre une énergie qui pourrait nous faire faire trois fois le tour de la Terre. Il y a là quelque chose des bottes de sept lieues, ou de ces coups de dés qui, dans le jeu de l’oie de mon enfance, autorisaient un raccourci spectaculaire vers le sommet, tandis que les autres joueurs continuaient à progresser laborieusement de case en case.

En faisant s’entremêler deux existences, l’amour met en commun la sagesse accumulée, les histoires, les ressources, les héritages, les manières de profiter de la vie, les amis, les pays. Il démultiplie les connexions, les possibilités. Dans notre identité, il ouvre des portes dont nous ne soupçonnions même pas la présence. Il dépose à nos pieds la possibilité d’une nouvelle vie. Je pense à ce jour de printemps, à Cannes, il y a plus de trente ans, où mon amie K. a invité le jeune homme brun qui, depuis des jours, lui jetait des regards langoureux de loin à la rejoindre à une terrasse de café. Ils étaient tous les deux accrédités au festival en tant que critiques de cinéma (oui, difficile de faire plus classe comme lieu de rencontre). Ils ont commencé à converser en anglais, et j’ignore si elle s’est doutée du monde qui s’ouvrait pour elle à l’instant où elle lui a demandé d’où il venait et où il a répondu : « De Grèce. » Un pays où elle n’avait jamais mis les pieds, auquel elle ne s’était jamais particulièrement intéressée, mais qu’elle allait bientôt découvrir et adorer ; un pays où elle allait vivre durant sept ans, dont elle allait s’incorporer la langue et où, même après leur divorce, elle continuerait de retourner chaque année, avant d’y acheter une maison. Un pays auquel elle allait offrir une citoyenne supplémentaire en la personne de leur fille, qui, ce jour-là, frémissait dans son sommeil sur son petit nuage de virtualité, du fait que ses futurs parents partageaient une table de café pour la première fois.

Je ne peux imaginer de meilleure représentation de l’empreinte laissée par l’amour dans nos vies que l’événement qui s’est produit en 2010, le premier soir de la performance de Marina Abramović The Artist Is Present au Musée d’art moderne de New York. Le dispositif était le suivant : Abramović, vêtue d’une longue robe rouge vif, se tenait assise sur une chaise, face à une table et à une autre chaise vide, au milieu d’un grand espace dégagé. Les visiteurs défilaient, s’asseyaient quelques instants, soutenaient son regard en silence, puis laissaient la place au suivant. Sans qu’elle ait été prévenue, son ancien amant et partenaire de création, l’artiste Ulay, barbe grise, baskets et costume noir, est soudain venu s’installer en face d’elle. Quand elle a relevé la tête et l’a découvert, ses yeux se sont remplis de larmes qui ont ruisselé ensuite sur ses joues. Ils ne s’étaient pas revus depuis 1988, lorsqu’ils avaient parcouru chacun une moitié de la muraille de Chine pour se retrouver à mi-chemin et s’y dire adieu (au départ, ils avaient prévu de s’y marier, mais, le temps d’obtenir toutes les autorisations…). Tout passe dans leur échange silencieux ce soir-là à New York, dans leurs regards, leurs hochements de tête, leurs battements de paupières, leurs esquisses de sourires : la nostalgie, la tendresse, les regrets. Rompant le protocole de sa propre performance, Marina Abramović s’élance en avant et lui offre ses mains, qu’il prend, sur la table qui les sépare, tandis qu’autour d’eux le public éclate en applaudissements et en acclamations. Quelques années plus tard, Ulay a intenté à son ex-compagne un procès, qu’il a gagné, au sujet des droits d’une de leurs œuvres communes. Ils ont cependant eu le temps de se réconcilier avant sa mort à lui, survenue le 2 mars 2020. 

***

La liste des participant.e.s :

• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• Aliehobbies
• Ma petite médiathèque
• Pousse de ginkgo
• À vos crimes
• Le parfum des mots
• Claire Stories 1, 2, 3
• Ju lit les mots
• Voyages de K
• Ma Lecturothèque
• Les lectures de Val
• Le petit monde d’Elo
• Les paravers de Millina
• Mon P’tit coin de lectures
• Critiques d’une lectrice assidue
• sir this and lady that
• Livres en miroir
• 4e de couverture

Par Sophie.


2 réflexions sur “Premières Lignes #33

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